« Étendre la marée » est une installation pensée comme une traversée nocturne au fil de l’eau. C’est un diptyque avec d’un côté « SOUS LA VAGUE » , une vaste étendue de jute (7m×9 m ou +) qui déploie une mer textile à l’instant du basculement. En vis-à-vis, « 200 JOURS D’EAU » sont 200 coutures sur papier à la machine 20x20cm , qui déclinent les états de l’eau — flux, remous, houle, ressac — sur une ligne d’horizon. Comme pour un journal de mer, un même horizon est décrit sur 200 jours. Entre monumentalité et détail, l’œuvre invite à une déambulation lente, à l’écoute du rythme intérieur des lignes et des matières. Le spectateur oscille entre deux mers, l’une verticale et imminente, l’autre horizontale et patiente. La sobriété de l’architecture et une lumière mesurée réveèlent la densité des noirs et la vibration des coutures, comme par une « nuit noire sur la mer ».
Étendre la marée met en tension deux régimes d’image et de temps. D’un côté, une vague colossale, appréhendée à hauteur de corps, presque depuis l’intérieur : nous sommes à la lisière de l’engloutissement, là où la matière se cabre, se froisse, se creuse. L’œuvre cherche l’instant du basculement — ce moment où la vision perd son sol, où la forme devient force. En vis-à-vis, 200 formats 20×20 cm, alignés en quatre rangées, composent une frise d’horizons aqueux. Chaque module condense un “état de l’eau”, comme si l’on revenait au rivage deux cents fois, à heures variables, pour en noter les infimes différences: grain, écume, opacité, scintillement, souffle du vent. Ici, la mer n’est pas spectacle mais mémoire: un patient enregistrement de la durée, une archive sensible de la répétition et des variations.
Face à la vague, le corps éprouve la force ; Face aux 200 paysages, le regard apprend la nuance. Le dispositif invite à une circulation lente: on recule pour embrasser la masse, on s’approche pour lire le grain.
L’enjeu n’est pas d’illustrer la mer, mais d’en éprouver deux temporalités: l’instant critique et la longue durée. Cette mise en tension dit quelque chose de notre époque — la conscience aiguë des seuils, des débordements, et, en même temps, la nécessité d’une attention soutenue, quotidienne, aux phénomènes et aux gestes. Etendre la marée propose ainsi une expérience de fragilité et de mesure : tenir devant la force, compter les jours, voir ce qui change quand rien ne change.