Mon rapport au territoire ne s’est pas construit autour d’un lieu fixe, mais par fragments, par déplacements successifs.
Mes parents ont passé de longues années à naviguer sur leur bateau et je les ai souvent rejoints, le temps d’une escale. Cela a façonné mon rapport à l’espace, aux matériaux et à l’idée même de trajectoire : quelque chose qui se construit par touches, par allers-retours, plutôt que par un cheminement linéaire.
De cette expérience est née une manière d’être au monde : je suis moi-même devenue arpenteuse de territoires. Chaque déplacement si court soit il est pour moi une occasion de regarder, de collecter, de m’imprégner. Ces lieux je ne les appréhende pas comme des panorama mais plutôt comme des forces sensorielles : ce qui m’intéresse ce sont les détails, les traits, les matières, les gestes, les sons aussi. Cela vient nourrir un vocabulaire plastique qui se construit, lui aussi, par fragments et par strates, en empruntant souvent des materiaux différents.
Pour cette exposition Traversée des Bleus, j’ai choisi une installation que j’intitule 200 JOURS D’EAU. Ce sont des coutures machine sur papier de lin ou de papier indigo rehaussé aux pigments. Cela faisait faisait longtemps que j’avais ce projet en tête, et je suis honorée que Muriel m’ait donné l’opportunité de vous le présenter.
Cette série décline les états de l’eau – flux, remous, houle, ressac – sur une ligne d’horizon. Comme un journal de mer, cet horizon est décrit deux cents fois, comme si je revenais au rivage à heures variables, pour en noter les infimes différences : le grain, l’écume, le souffle du vent. Ici, la machine à coudre est mon outil de dessin, le fil est le trait, et je viens dessiner de façon presque rituelle sur ce support fragile qu’est le papier. L’enjeu n’est pas tant d’illustrer la mer que d’en éprouver la temporalité, la longue durée. Observer un même lieu, un même motif, jour après jour, c’est aussi dépeindre ce qui change, quand on pense que rien ne change.
Face à cela je vous invite à ralentir, à observer les écarts d’une œuvreà l’autre, à retrouver dans cette série la sensation physique d’un lieu vécu plutôt que représenté.
Traversées des Bleus
Réunissant Laura Folli, Nathalie Leverger, Tina Marais, rébecca (!) fabulatrice et Katherine Roumanoff, Traversées des Bleus explore les espaces de passage, de transformation et de métamorphose. Coordonnée par Muriel Gémy-Mazerot, l’exposition rassemble cinq pratiques singulières qui partagent une attention particulière aux matières comme lieux d’inscription, de mémoire et de transformation.
Textiles, cyanotypes, photographies, papiers, rubans, céramiques et installations deviennent les supports de récits en mouvement, de traces et de formes en devenir. À travers des gestes de collecte, d’empreinte, de réemploi, de transformation et de composition, les artistes interrogent les relations qui se tissent entre les corps, les matières, les territoires et les systèmes vivants.
Pensée comme une traversée, l’exposition invite à circuler entre visible et invisible, souvenir et devenir, dévoilé et caché, rêve et matérialité. Les œuvres ouvrent des passages entre différents régimes de perception et de temporalité, faisant émerger des correspondances entre l’intime et le collectif, le paysage et la mémoire, le matériel et l’imaginaire.
Dans l’architecture de la Chapelle de la Buissière, le parcours se déploie comme un espace de circulation et de transition. Les œuvres entrent en dialogue avec le lieu, ses volumes, ses seuils et sa lumière, proposant une expérience où la perception se déplace progressivement d’une œuvre à l’autre.
Le bleu — les bleus, nos bleus — agit ici moins comme une thématique que comme une condition de traversée : une profondeur, une atmosphère, une zone de transition. Il devient un espace dans lequel les formes se déplacent, les mémoires se recomposent et le visible laisse apparaître ce qui lui échappe.
Laura Folli explore, à travers le cyanotype, les relations entre mémoire, paysage et vivant. Nathalie Leverger développe des installations poétiques où peinture, papier et textile composent des espaces de contemplation. rébecca (!) fabulatrice transforme des rubans issus de stocks industriels en installations monumentales qui déplacent et questionnent les récits du quotidien. Katherine Roumanoff compose des portraits textiles à partir de tissus réemployés, faisant émerger des présences à partir de fragments de matières. Tina Marais développe une pratique expérimentale à la croisée du textile et de la céramique, attentive aux gestes, aux processus et aux mémoires inscrites dans les matières.
Traversées des Bleus propose ainsi l’exposition comme un espace de transition : un lieu où les œuvres ne décrivent pas un monde stable, mais rendent perceptibles ses glissements, ses transformations lentes et les relations subtiles qui relient des réalités parfois éloignées. La traversée devient alors à la fois mouvement physique et expérience sensible — une manière de regarder ce qui se transforme, ce qui demeure, et ce qui, entre les deux, reste en devenir.
Traversées des Bleus

